Lionel Davoust sera l'invité du Colloque International "L'Antiquité aux sources de l'imaginaire contemporain : Fantastique, Fantasy & Science-Fiction" (7-9 juin 2012) à Paris. Il nous fait l'immense honneur de causer avec nous. Pour cette première partie, il parle de sa passion (l'écriture) et de ses pratiques de traduction.
Q1. Bonjour, merci d’avoir accepté de causer un peu avec nous. Pour les lecteurs des “Plumes Asthmatiques” qui ne vous connaitraient pas, pouvez-vous vous présenter?
Bonjour et merci pour votre accueil ! Je m'appelle Lionel Davoust, je suis auteur d'imaginaire et d'aventure. J'ai un parcours un peu bizarre, vu que je suis également ingénieur en halieutique (tout ce qui concerne l'exploitation durable des ressources vivantes aquatiques). J'ai exercé des fonctions de rédacteur en chef de revue (Asphodale), un peu de critique littéraire et surtout beaucoup de traduction dans le domaine de l'imaginaire. Je publie professionnellement des nouvelles depuis 2004, dont la plus grande partie a été rassemblée dans le recueil L'Importance de ton regard aux éditions Rivière Blanche, et un court roman de fantasy mâtiné de technologie, La Volonté du Dragon, est sorti l'année dernière aux éditions Critic. Sinon, je vis à Rennes, près de la mer, j'ai 32 ans et je présente la particularité d'être à la fois chauve et d'avoir les cheveux longs, ce qui a rendu très compliquée la réalisation de mon avatar sur la Wii.
Q2. A quel âge êtes-vous tombé dans l’écriture?
Très tôt. En fait, j'ai été fasciné par le pouvoir de l'écrit dès l'enfance. Je devrais avoir trois ou quatre ans quand j'ai vu ma mère laisser un mot à quelqu'un; la possibilité de transmettre un message clair à autrui et que celui-ci soit capable de l'interpréter en votre absence est une chose qui a fait complètement frire mon pauvre cerveau et l'a rendu incapable de penser à autre chose. En conséquence, j'ai tanné mes pauvres parents pour apprendre à lire et à écrire avant l'heure; je voulais pouvoir raconter des histoires. J'ai dû terminer la toute première à six ans. Par la suite, j'ai toujours plus ou moins caressé le rêve d'écrire sérieusement, mais sans vraiment savoir par où commencer. Ce n'est qu'à 19-20 ans que j'ai commencé à étudier méthodiquement ce métier - car il s'agit d'un métier, au même titre qu'un musicien doit apprendre son instrument - et que je me suis à mis ne plus écrire seulement pour moi.
Q3. L’écriture est en effet un métier qui nécessite une maîtrise technique qui s’apprend. Cette conception, très américaine, fait son entrée lentement en France. Avez-vous des ouvrages sur l’écriture et ses techniques (français, traduits ou en VO) que vous pourriez conseiller à nos lecteurs désireux de se mettre à écrire ou de se perfectionner?
J'en chronique régulièrement sur le blog dans la catégorie des articles d'écriture (http://lioneldavoust.com/category/ecriture). Effectivement, les ouvrages les plus techniques sont en anglais - ouvrages qu'il faut savoir s'approprier et non suivre à la lettre, l'écriture est un art qui exige certes quelques bases théoriques, mais ce n'est pas non plus une pratique que l'on peut réduire à des formules, quoi qu'on puisse parfois vous affirmer.
En français, on trouve quand même l'excellent Comment écrire des histoires - Guide de l'explorateur d'Elisabeth Vonarburg aux éd. Le Griffon d'Argile, qui présente un certain nombre de facettes indispensables de la narration, comme la rigueur dans l'usage du point de vue, et propose des jeux littéraires pour se décomplexer vis-à-vis de l'écrit. J'apprécie beaucoup également le livre d'Elisabeth George, Write Away ("Mes Secrets d'écrivain" en français), qui dévoile un processus personnel très équilibré entre rigueur d'organisation et création au fil de l'eau. Toujours en français, nous avons la chance d'avoir un excellent théoricien et auteur en la personne de Francis Berthelot qui a rédigé un bref opus très intéressant intitulé Du Rêve au Roman (Presses Universitaires de Dijon).
Q4. Vous citez Elisabeth George. Sa méthode est au fond très cartésienne : presque tout est corseté pour amener son écriture et son histoire à la production d’un roman de très grande qualité (et quantité!), laissant toutefois une place et une liberté, non négligeables, à l’imagination (gentiment guidée). Vous avouiez votre conception très méthodique de l’écriture. Avez-vous une méthode similaire à celle d’E. George (synopsis, séquencier, fiches de personnages détaillées, etc.)? Qu’aimez-vous dans Mes Secrets d’Ecrivain?
Justement le fait qu'à mon humble avis, sa méthode n'est pas "corsetée". Il est vrai qu'elle s'attache à une rigueur certaine dans la construction de son intrigue et ses personnages, mais chacune de ces étapes est ensuite très "libre"; George répète très souvent qu'elle travaille son intrigue, ses personnages de façon très intuitive, presque en écriture automatique, pour tester ce qui lui convient et ce qui lui paraît sonner juste. En un sens, son plan de travail est codifié, mais chacune des étapes de celui-ci est grandement sujet à l'improvisation.
C'est une approche qui me convient bien. Je suis plus structurel que scriptural, c'est-à-dire que j'ai besoin d'architecturer beaucoup de choses dans le récit à l'avance, principalement d'en planifier le déroulement (notamment d'en connaître la fin) et de savoir ce qui anime les personnages avant d'écrire la première ligne. En un mot, j'ai besoin de savoir où je vais. Mais l'écriture a tendance à prendre des caps inattendus qui naissent des situations, de la véritable nature des personnages qui se révèle à mesure qu'on les écrit; il faut à mon sens savoir écouter et suivre ces chemins de traverse car c'est souvent là que résident les meilleures idées, les plus belles surprises. Ma façon de travailler s'efforce de croiser ces deux facettes: d'un côté l'étincelle à l'origine d'une histoire, que je m'efforce de construire rationnellement pour obtenir le meilleur impact dont je sois capable, et puis le libre cours laissé à l'inconscient, souvent en cours d'écriture, qui proposer des détours intéressants au récit.
Pour moi, tout revient à des questions de volonté: il y a la volonté de l'histoire elle-même (qu'est-ce que cette histoire signifie, où désire-t-elle aller, quel thème porte-t-elle, etc.: le désir de l'auteur, en un sens) et la volonté des personnages (que fichent ces gens là et que veulent-ils obtenir de la situation où ils se trouvent?)
Je cherche à atteindre le point d'équilibre où les deux se portent et se nourrissent mutuellement, travaillent dans la même direction. Les deux outils qui m'y aident principalement sont les études de personnages et les plans.
Q5. Votre formation de scientifique influence-t-elle votre écriture ?
Cela influence un peu ma manière de préparer l'écriture, vu que je suis un "structurel" - c'est-à-dire que j'aime bien architecturer très à l'avance personnages et histoire pour savoir où je vais (même si cela n'exclut pas de prendre des chemins de traverse en cours de route). En revanche, j'écris extrêmement peu de SF à proprement parler, je suis davantage attiré par ce qui se situe au-delà des questions à laquelle la science peut répondre et, justement, par les frontières du savoir humain rationnel. Je dirais que la science m'a appris à penser, mais que je me sers maintenant de cela pour explorer des domaines qui sont tout sauf scientifiques. En revanche, je continue à parler beaucoup de la mer dans l'écriture, ce qui est ma spécialité, mais ce n'est pas à cause de mon parcours en halieutique: j'ai fait des études dans ce domaine justement à cause d'un intérêt préexistant et qui reste toujours très vivace.
Q6. Par quel heureux hasard êtes-vous entré en traduction?
Je ne sais pas si on entre en traduction par le fait du hasard! Je travaillais chez Galaxies comme critique aux alentours de 2001-2002, quand Stéphanie Nicot dirigeait la revue. Jean-Daniel Brèque (traducteur très reconnu de Dan Simmons, Peter Hamilton, lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire) s'occupait à l'époque des fictions anglophones. J'étais résolu à découvrir les métiers du livre sous tous les angles possibles, je lui ai demandé si je pouvais m’essayer sérieusement à la traduction - j'en avais déjà fait un peu en amateur dans le milieu du jeu de rôle, pour des copains. J'ai trouvé l'expérience passionnante; mon test lui a convenu et j'ai donc continué à traduire des nouvelles pour la revue, puis d'autres, jusqu'à m'occuper de romans au fil des ans.
Q7. Quel ouvrage avez-vous traduit récemment ?
Je suis en pause prolongée de mon activité de traduction pour me consacrer exclusivement à l'écriture : le dernier roman que j'ai traduit était Immortel, de Traci L. Slatton, paru en août 2009 chez l'Atalante.
Q8. La traduction littéraire ne vous manque-t-elle pas?
Je n'ai pas entièrement quitté cette sphère puisque je m'occupe des short short de Bruce Holland Rogers, que je sers d'interprète pour les auteurs anglophones en visite en France, notamment au festival Imaginales à Epinal, et que je donne par ailleurs un (très bref!) module de cours à l'université d'Angers sur la façon dont un traducteur littéraire peut s'aider de l'informatique, ce qui me permet de mêler deux facettes qui me sont chères, le côté geek et le côté littéraire. Mais au-delà de cela, mes engagements actuels en écriture ne me laissent le temps pour rien d'autre pour l'instant.
Q9. Pouvez-vous nous en dire plus sur le concept de “short short story”? Comment êtes-vous devenu le traducteur du projet de Bruce Holland Rogers?
Une short short story est tout simplement une nouvelle très courte (une page en moyenne). Une des plus belles formulations qui rende l'effet que suscite cette forme est la définition qu'en donne Kate Wilhelm dans la préface du recueil de Bruce, Flaming Arrows : "De quelles manières pouvons-nous visiter cette demeure qu'est la fiction ? On peut inviter le lecteur à en visiter les pièces, à fouiller les placards. C'est un roman. Si, debout devant une fenêtre, il examine une pièce en particulier, c'est une nouvelle. Mais qu'il regarde par le trou de la serrure et entrevoie seulement ce qui se passe dans une partie de la pièce, alors c'est une "short short story", la plus ramassée des formes narratives, la plus exigeante pour le lecteur." En un sens, la short short serait au roman ce que le haiku est à l'épopée : un instantané qui laisse imaginer bien plus qu'on n'en dit, qui donne au lecteur une impression forte et qui perdure, un objet qu'il s'approprie à partir des zones d'ombre intentionnellement laissées dans le récit.
Difficile de cerner exactement dans quelles circonstances je suis devenu le traducteur de ce projet : nous avons fait connaissance, Bruce et moi, alors que je dirigeais Asphodale et que je cherchais des textes anglophones pour la revue. Nous avons beaucoup sympathisé et nous nous sommes découverts des intérêts communs pour l'expérimentation littéraire et les nouvelles formes de diffusion. Je trouve ses nouvelles admirables ; il est capable d'instiller dans le même texte humour et émotion, et chacune est une pépite d'humanisme. On dirait presque du zen! Nous avons discuté ensemble de la traduction de ce projet et il m'a fait l'honneur et le plaisir de me le confier.
Q10. Avez-vous ou êtes-vous tenté de vous essayer à la “short short story”?
Il y en a quelques-unes dans le recueil L'Importance de ton regard. Je m'efforce de ne pas me cantonner à un genre ou à une forme : je pense qu'écrire est un apprentissage sans fin et j'essaie d'élargir au maximum mes horizons afin de disposer des outils me permettant de servir du mieux possible les effets que je cherche à atteindre.
Q11. Où vous porte le plus facilement votre écriture : la nouvelle ou le roman? Pourquoi?
Je n'ai pas de préférence : ce sont deux exercices radicalement différents et, comme dans toute pratique de création, cela va grandement dépendre du moment et de l'envie. Je n'écrivais que des nouvelles avant de me sentir prêt à franchir le pas de la forme longue - pour découvrir que c'est un métier tout à fait autre! L'installation, les rythmes n'ont strictement rien à voir. Je pense que le choix de la forme est surtout décidé par l'histoire dont il est question plus que par un choix ex nihilo. Globalement, une idée (et surtout la façon dont on veut la traiter) aura tendance à imposer la forme selon laquelle elle prendra forme. Essayer de diluer la sauce ou la compresser va sembler forcé. J'aime autant la concision de la short short, qui permet parfois de prendre le lecteur aux tripes, que construire des univers sur des séries de récits comme Evanégyre ou Léviathan, où l'on a plutôt une notion du voyage au long cours, de découverte et d'aventure. Je dirais cependant qu’en ce moment, j’apprécie de ne pas me sentir contraint par un calibrage imposé !
Fin de la première partie











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