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« Les Grecs et leur discours dans Till we have faces (Un visage pour l’éternité) de C. S. Lewis : effets de réécriture du mythe de Psyché et Cupidon »
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| Lu en français, et chroniqué de même. |
Dans Small World (Un tout petit monde), le chef-d’œuvre de Lodge qu’on lit à l’ombre des colloques, l’un des personnages, suite à un quiproquo, attire l’attention des chenus chercheurs en prétendant que sa thèse étudie, non l’influence de Shakespeare sur T S Eliot (sujet un peu convenu), mais celle d’Eliot sur Shakespeare (drôlement plus audacieux). Voilà un thème de colloque révoutionnaire : l’influence de la fantasy/SF sur l’Antiquité (c’est-à-dire sur notre façon de la lire ou de l’analyser). Ce sera « pour le II », comme on dit chez les geeks (si on fait assez d’entrées avec le I et qu’on laisse un post-générique bien affriolant…)
D’ici là, une expérience de lecture en relecture de mythe où l’ancien et le moderne se mélangent plaisamment. Façon aussi de régler la question du mythe –
- Bah oui, votre colloque c’est sur la mythologie, non ? (C’est ce que me disent la plupart des gens auprès de qui j’évoque ce colloque, tant l’assimilation de l’Antiquité à sa production imaginaire est grande, au point d’oublier les auteurs de cette production et le monde dans lequel ils vécurent.)
- Ben, pas seulement. Entre autres, évidemment. Mais j’aimerais dépasser cette équivalence.
Aussi, faisons place au mythe, dont l’influence sur notre littérature est évidemment indéniable, mais laissons quelque espace à ses créateurs. D’autant qu’il arrive qu’un auteur donne justement corps et chair, de façon inattendue, à celle qui aurait vécu et retranscrit l’un d’eux…
Till we have faces est le récit d’Orual, princesse puis reine barbare, prenant la forme d’un long réquisitoire contre les dieux et leur cruauté avant de revenir sur ses imprécations – l’intention chrétienne de Lewis est présente, là comme ailleurs. Si Orual est laide, sa plus jeune sœur, Istra, est d’une beauté si éclatante que le peuple la prend pour une déesse. Leur précepteur, surnommé le Renard, un érudit venu de Grèce, a traduit le nom de celle-ci par Psyché.
Effectivement, tout le roman suit la trame du conte de Psyché et Cupidon tel qu’il est longuement raconté dans les Métamorphoses d’Apulée. Quand la maladie frappe le peuple, les prêtres d’Ungit (le nom barbare d’Aphrodite) réclament qu’un sacrifice soit fait à son fils, bête de la montagne, pour qui épouser et dévorer c’est tout un. Psyché est désignée pour apaiser le courroux divin, au grand désespoir de sa sœur Orual qui l’adore. Le conte rapporté par Apulée, centré sur le personnage de Psyché, raconte comment la jeune fille fut enlevée par Cupidon qui l’épousa et l’installa dans son somptueux palais, avec la consigne de ne jamais regarder son visage. Les sœurs de Psyché, jalouses comme toutes les sœurs de tous les contes du monde, amenèrent cette dernière à rompre sa promesse et à encourir une terrible punition. Faute, épreuves, réconciliation, happy end. Lewis, lui, s’intéresse moins aux élus qu’au salut : celui de l’âme d’Orual, tourmentée, possessive, débordante et d’amour et de haine. Incapable de voir le palais divin, elle ne peut s’appuyer que sur sa raison pour conclure que sa sœur est devenue folle et, vraisemblablement, manipulée par quelque type douteux. Lorsque Psyché disparaît, c’est encore le parcours de l’âme d’Orual – autre Psyché – que suit le récit, qui prend des allures de parabole initiatique. L’angoisse, le chagrin et le doute qui la torturent reflètent les épreuves de Psyché, tout en dessinant peu à peu l’espoir d’une conversion.
L’entreprise de Lewis, donnant une profondeur psychologique inattendue à un personnage secondaire de conte familier, rappelle les tentatives de Tim Burton lorsqu’il psychanalysa Willy Wonka (qui a bien des daddy issues) et le Chapelier Toqué (qui souffre de PTSD[1]). Et comme c’est Lewis, il dessine un monde complexe, cohérent, bien plus chamarré que celui du mythe originel, pour servir de décor aux confessions de son héroïne.
- Donc c’est bien ce que je disais. C’est surtout la mythologie.
- Ben… pas seulement…
On pourrait analyser la façon dont Lewis rejoint la tradition médiévale d’interprétation chrétienne des textes antiques (cf. l’Ovide moralisé) en l’affinant, grâce au changement littéraire de point de vue et à l’union entre rhétorique délibérative et structure de conte. Mais son traitement du mythe est infiniment plus riche, grâce à un jeu de mise en scène et de mise en abyme complexe. Le récit d’Orual est supposé avoir été retrouvé par un prêtre d’Ungit/Aphrodite qui le livre en témoignage à la postérité : l’auteur n’est pas grec mais barbare, les Grecs ne font que le travail d’édition, si l’on veut. De plus, lle y raconte que, lors d’une campagne menée loin de son pays, des années après la disparition de Psyché, elle entendit raconter sa propre histoire, devenue légende locale, et correspondant non à son « vécu », mais au conte d’Apulée, ce qui faisait d’elle une vilaine jalouse et non la victime des dieux trompeurs. (Où l’on découvre que les articles de Voici sont, en fait, la transposition moderne du problème de l’écart entre réalité et légende : je m’empresse donc d’en suggérer la lecture à mes étudiants.) La version écrite (barbare ou moderne) vient corriger le mythe grec de tradition orale.
Le livre épingle aussi bien les croyances obscurantistes du peuple (qui rappellent la superstitio des Romains) que les rationalisations à outrance qui empêchent Orual et le Renard de percevoir la vérité au-delà des apparences. Ce Renard-là est un Grec de souche, projeté dans l’univers fantasy de cette cour barbare, une incarnation de l’histoire dans la fiction. Par son origine décalée, il rappelle ce vieux Cornélius, le mentor du prince Caspian, qui se révèle être un semi-nain dans un monde d’hommes ; mais Cornélius rappelait à un Narnia devenu guerrier et sérieux ses racines de conte et d’imagination, là où le Renard (Lysias, de son nom grec) joue le rôle inverse. Mieux encore, alors qu’il incarne la voix de la logique implacable, de la raison envers et contre le mythe et la folie, il participe finalement à l’illumination d’Orual, dans un beau moment d’ekphrasis[2] où l’aînée contemple les fresques retraçant les épreuves de sa sœur, et comprend pourquoi elle a perdu son procès contre les dieux.
Ainsi, du mythe, ce qui appartient à la Grèce, ce n’est ni l’histoire, ni la fable : c’est sa fixation (dans la plus pure tradition étiologique, expliquant les origines de telle déesse locale), sa critique par la philosophie, son interprétation a posteriori que le Renard rend possibles. Mais c’est dans le monde parallèle d’Orual et Istra que le mythe se déroule, c’est Orual qui livre le récit véritable, et le Renard grec n’en est que le spectateur et le commentateur. Le roman de Lewis tend des ponts entre les deux univers – en cela les Grecs de Till we have faces sont comme les enfants Pevensie de Narnia, des intrus dans un monde qu’ils façonnent mais qui ne leur appartient pas.
- Ben tu parles pas mal de mythologie quand même.
- Evidemment, en cela que le mythe fut au cœur de la pensée grecque, t’as pas lu Vernant ?
Mais ce mythe-là, c’est nous qui l’avons raconté aux Grecs, pour une fois.
Moira
[1] Post traumatic stress disorder. Dans la filmographie américaine, House et les mots d’excuses d’étudiants, ensemble de symptômes faisant suite à un lourd traumatisme (guerre en Irak ou au pays des merveilles, etc.).
[2] L’ekphrasis est une digression dans un texte épique pour décrire longuement une œuvre d’art ou un objet remarquable, en donnant vie aux images évoquées. Merci les cours d’agreg.












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